Mes aventures extraordinairement banales...

 

 

http://www.navi-mag.com/site_img/ARTICLES/large/regularisation-des-sans-papiers-la-solidarite-citoyenne-s-organise-id432.jpgTête dans le col du manteau, main dans les poches, allure plus rapide. Les portes automatiques de la gare de Part-Dieu s’ouvrent, je m’y engouffre avec une dizaine d’autres voyageurs sortants. Visages avides, crocs acérés.

Excuse-moi, Monsieur !

Les hyènes se lancent dans la chasse. Elles pullulent dans cette zone de l’agglomération lyonnaise, au milieu de la place pavée entre la gare et le centre commercial. Cachées derrière les arbres d’ornementation. Prêtes à bondir. Se rassasiant de passants, de touristes, ou de simples promeneurs.

Oh, Monsieur !

Cou enfoncé dans les épaules. Yeux fixés sur les dalles. Je reste hermétique.

Une silhouette se jette devant moi et me barre la route. Une seconde arrive de côté. Nouvelle technique de rabattement. Je me suis fait avoir.

Oh, Monsieur ! Es-tu au courant de ce qui se passe dans le Monde ?

Ne pas répondre. Décalage à gauche. Les autres font de même.

Monsieur ! Es-tu au courant de ce qui se passe dans…

Oui, oui…

Regard éteint en face. Il me prend pour une dinde. Il débite son discours.

Tu sais qu’il y a des gens, ailleurs, qui souffrent de la guerre, de la famine, du réchauffement climatique ? Tu sais ?

Jambes remuantes. Yeux nerveux. Cœur agité.

Sûr, mais là je n’ai pas trop…

Et tu as bien conscience que dans nos sociétés occidentales, nous vivons dans une certaine opulence et que tout peut cesser du jour au lendemain. Hein ?

Oui, oui…

C’est pour cela, que nous avons décidé de lutter contre la sècheresse et de faire des forages d’eau au Mozambique. Avec l’achat de cette carte, tu peux faire une bonne action.

Je ne suis pas intéressé…

Roulement d’épaule.

Elle a été peinte par les enfants de Bukavu.

Mais Bukavu n'est pas au Mozamb...

Et pour la somme modique de 15 euros, tu peux aider ton prochain, Monsieur. C’est Jésus qui le dit.

Non, et puis, c’est pas clair votre truc…

Tu sais que nous avons une responsabilité envers les êtres qui souffrent et que…

Élancement rapide. Contournement. Fuite. Grandes enjambées. Regards étonnés des deux carnassiers qui ont vu s’échapper leur proie.

Monsieur, j’ai pas fini, viens !

J’ignore, je trace ma route.

C’est ça, casse-toi sale raciste ! Tu t’en fous des Noirs et des Africains ! Avec des gens comme toi, on peut crever la gueule ouverte alors que tu filerais juste un peu de ton fric pourri de blanc riche on pourrait faire des choses là-bas ! Con de Français ! Tu craches sur les minorités et en plus t’es même pas généreux ! Tu l’emporteras dans ta tombe !

Le tramway passe à côté de moi. Leurs insultes s’évanouissent dans les bruits métalliques.

Toujours la même façon d’agir. Seules les causes varient.

 

 «  Donnez de l’argent pour sauver les pauvres Palestiniens opprimés par ces chiens d’Israélien qui les ont spoliés de leurs terres et qui complotent avec le lobby juif international pour détruire la planète et renverser l’équilibre du… »

« Signez la pétition contre ces sales terroristes arabes barbus extrémistes islamistes qui font sauter des bombes chez les pauvres Israéliens persécutés pendant des siècles et qui ne demandaient qu’à vivre en paix sur la terre de leurs… »

« Faites un don aux orphelins handicapés amnésiques des faubourgs déshérités de Los Angeles qui ont besoin de votre aide sinon ils vont mourir même qu’ils sont tous très malades et qu’ils vivent dans des conditions insalubres et qu’ils ont à peine… »

« Donnez votre code de carte bancaire pour les femmes qui sont battues par des hommes comme vous, Monsieur, qui ont l’air gentil, mais qui sont en réalité de grosses pourritures… »

«  Nous lançons une campagne d’information pour que les jeunes s’occupent un peu des anciens et… »

« Les Gays ne sont pas des pécheurs, Monsieur ! Ils ont droit à une vie normale ! Donnez de l’argent afin de prouver que vous n’êtes pas homophobe !»

« 90% des animaux domestiques sont malheureux, 30% sont rossés par des maîtres alcooliques et barbares qui ne devraient même pas… »

« Non à la constitution européenne, c’est le document de Satan ! »

« Oui au protocole de Kyoto, c’est l’avenir ! »

« Non à la guerre »

« Oui à la grève »

« Non au capitalisme »

« Oui à la gentillesse »

« Non à la mort »

 

Je regrette d’être un humain et de violer la nature, d’être né en occident et d’oppresser le monde musulman, d’être Français et de laisser crever les Africains, d’être un homme et de tabasser les femmes, d’être hétérosexuel et d’humilier les gays, d’être blanc et d’opprimer les noirs et les beurs, d’être jeune et de balancer les vieux dans des mouroirs, d’être en bonne santé et de me foutre royalement des malades, d’avoir un travail et de ne pas pleurer tous les soirs sur les chômeurs et les pauvres qui meurent de froid dans les rues…

 

Et je regrette d’avoir perdu ma sensibilité d’être humain en effectuant simplement un trajet gare / centre commercial de temps en temps…

 

Mercredi 28 avril 2010 3 28 /04 /Avr /2010 10:14
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— Je comprends pas. J’ai des plaques rouges qui apparaissent de temps en temps sur ma main. Le matin quand je me réveille. Et ça me gratte. Et ça disparaît le lendemain. Et d’autres fois, j’ai rien. Mais ça me gêne, parce que ça se voit pas mal en journée.

Je présente ma main au médecin, qui se contente de hausser les sourcils sans même regarder. Il baille bruyamment, puis, il se met à jouer avec sa canne en fixant le sol d’un air vague. Je louche sur son badge accroché à une chemise à la propreté douteuse et mal repassée. Un certain Dr House. Il ne porte pas de blouse. Est-ce qu’il est médecin, au moins ?


    
     — Dites-moi, êtes-vous un époux attentionné ?

Je fais une grimace.

— Ben... je ne suis pas marié.

— Enfin, un beau jeune homme comme vous doit au moins avoir une copine ?

— Euh oui… Elle s'appelle Ava. Mais pourquoi est-ce que vous me posez cette…

— Vous lui apportez des fleurs, vous l’invitez au restaurant, vous lui proposez des balades au clair de lune ? Ou moins romantique, vous passez l’aspirateur, faites la poussière, descendez les poubelles, nettoyez la cuvette des WC pendant qu’elle regarde la télé ?

— Pas pendant qu’elle regarde la télé… Mais on fait cinquante cinqua…

Je n’ai pas le temps d’achever ma pénible explication qu’un médecin surgit brusquement dans la salle d’examen. Il fait plus propre que ce House, dans sa belle blouse blanche. Il est assez jeune, il a une longue tignasse blonde. Quand il m’aperçoit, il se fige.

— Désolé, je pensais que vous étiez seul…

House se retourne, l’air à peine étonné. Il retire une sucette de sa poche. Il déchire l’emballage et se met à mâchouiller.

— Quoi ? Un bon médecin ne doit-il pas faire des consultations ?

L’autre fait une moue et s’approche.

— Nous avons un problème. Les constantes de la gymnaste se sont effondrées quand nous avons administré l’acétaminophène. Ce n’est pas un lup…

— Docteur Chase, ne voyez-vous donc pas que je suis actuellement en train d’ausculter un patient ? Revenez plus tard.

Il se penche vers moi.

— Excusez-le, il n’a jamais appris les bonnes manières. Ils sont comme ça, les gosses de riches, aucune éducation.

Je souris maladroitement, ne sachant trop comment réagir. Le Dr Chase ne s’en va pas. Il se plante sur place et est bientôt rejoint par deux autres personnes, une femme, et un noir, eux aussi assez jeunes. On entre décidemment comme dans un moulin, dans cette salle de consultation. Heureusement que House ne m’a pas fait enlever mon pantalon.

— House, la gymnaste est en insuffisance respiratoire, il faut que vous veniez immédiatement.

— Docteur Cameron, nous avons ici un cas intéressant de vasodilatation locale. Votre diagnostic.

Il agrippe ma main et la montre sans ménagement.

— Nous n’avons pas le temps de nous occuper de cela, la patiente est dans une situa…

— Merci Docteur Cameron. Mais il est trop tôt pour établir un diagnostic différentiel. Foreman ? Une idée ?
L'individu en question se met à souffler bruyamment, l'air blasé.  
house2

— Il peut y avoir des centaines de causes, récite-t-il d’un ton monocorde. Eczéma, engelure, gale, psoriasis, acrocyanose, pasteurellose, voire syphilis.

Je fais une grimace. La syphilis pour une rougeur à la main... House me fixe avec un rictus.

— Alors ? On a fait un peu trop mumuse ces derniers temps ?

— Non !

— Vous avez entendu Foreman, on laisse tomber la syphilis. Chase ? Une idée ? Bien sûr qu’il a une idée, il a en a toujours une.

Le blond ne relève pas la remarque de House et me fixe.

— Est-ce que votre plaie est purulente ? Démangeaisons ? Avez-vous constaté d’autres symptômes ? Trouble de la vision ?

— Hé, c’est de la triche ! Je n’ai pas dit qu’on avait le droit de parler au patient !

— House, ses poumons lâchent, s’impatiente la jeune femme. Venez !

— Bien sûr, dès que nous aurons réglé cette urgence médicale.

Je suis un peu mal à l’aise.

— Euh... Je peux m’en aller si vous voulez ? Ou revenir plus tard…

— Mais pas du tout, restez ! Montrez-moi cette vilaine rougeur. Est-ce que ça vous gratouille ou ça vous chatouille ?

— Euh... Ben ça me gratte, plutôt...

— Alors, aucune idée ? Vous n’allez pas laisser gagner le lèche-botte quand même ?

Il désigne d’un mouvement de tête le blondinet. Pas très sympa pour lui.

— Si c’est pour nous prouver que nous ne pouvons pas nous passer de vous, dans ce cas, vous avez gagné. Venez, maintenant. Ou vous devrez expliquer à Cuddy pourquoi on l’a perdue.

House fait une moue, puis pose son stéthoscope sur la table et sort sa sucette de sa bouche. Il me la tend, je l’attrape sans réfléchir. Il se lève et s’en va.

— Et moi ?  

— Dites à votre copine de faire la vaisselle, à présent. Quand on a une peau délicate comme la vôtre, il faut en prendre soin.

Je regarde mes mains. Je relève la tête. Ils sont tous partis. Je suis seul dans la salle d’examen, avec ma sucette.

Je me sens un peu con…

 

Je referme la porte de l’appartement. Ava est déjà à la maison, elle m’attendait.

— Alors, tu es allé à l’hôpital ? Tu as vu un docteur ?

— Oui. Le docteur House, un gros con…

— Ah... ben... d’accord...

— Je fais une allergie au liquide vaisselle. Je suis privé de cet incroyable bonheur jusqu’à la fin de ma vie...

Elle réfléchit un instant.

— On va plutôt t’acheter un gant...

 

Mercredi 24 mars 2010 3 24 /03 /Mars /2010 13:51
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2033.

An 25 après annihilation.

 

 

Un claquement.


Un souffle électrisé parcourt aussitôt les os fatigués de ma colonne vertébrale. Comme à chaque fois. L’excitation qui s’en suivait irrémédiablement m’a depuis longtemps quitté, dépassée par la lassitude.


Mon treillis élimé est couvert de boue et de neige. Mes muscles sont anesthésiés par le froid piquant. Je ne sais même pas si j’arriverai à me relever... Cela fait trois heures que nous sommes embusqués dans la crasse des ruines de l’ancienne ville, trois heures que nous ne faisons pas un seul mouvement à part soulever notre cage thoracique pour respirer. Je rêve d’un instant de bonheur et de détente sur ma paillasse dans les égouts, avec suffisamment de répulsif fulmineux pour que les rats ne tentent pas de me dévorer pendant une demi-heure.

 

Il est temps. Je me retourne, je fais signe à mon équipe. Antoine et JC encadrent quatre bleus qui viennent de quitter leur cocon familial, bien au chaud, au fond des égouts. La bataille de Chartres nous a coûté de nombreux cadres miliciens, il a fallu recruter chez les adolescents.

Les jeunes me lancent des regards pleins d’espoir. Ils ont les lèvres bleues. C’est une bonne chose, au moins ils ressentent le froid. Ils sont en vie. Je lance les instructions, trois en contournements à neuf heures, trois autres à trois heures.

Je pars seul, devant, en appât. Une position enviable à laquelle seuls les plus vieux peuvent prétendre. Je rampe au milieu du terrain, entre les montagnes de fer rouillé. Ce qu’il reste de la tour Eiffel. Nous ne sommes plus très nombreux à l’avoir vue debout, à présent.

 

Un nouveau claquement sonore retentit. La machine est proche, elle est en train de se repaître du métal qui constituera ses projectiles, des agrafes lancées à pleine vitesse qui transpercent les muscles, les cartilages et les os.

Je m’avance, je peux la voir, malgré sa taille réduite. Elle broie dans ses mandibules les morceaux de ferraille qu’elle ingurgite et transforme dans sa micro-usine interne. Je vérifie mon chargeur de kalachnikov. Je la mets en joue. Elle n’est pas méfiante. Elle sort probablement de l’usine de fabrication.

Je tire. Deux projectiles ricochent sur sa face renforcée. Elle se relève tout à coup, ses senseurs fouillent l’espace et s’abattent sur moi.

En moins de vingt secondes, les agrafes de métal pleuvent autour de moi. Je me couche à terre. La boue mélangée à la neige pénètre dans ma bouche et mon nez. Mon esprit fatigué veut m’abandonner ici, mais mon instinct me pousse à m’enfuir. Je me relève, je déplace ma carcasse amaigrie. Le monstre métallique se lance à ma poursuite. Je progresse par bonds, me cachant derrière des poutrelles pour mieux repartir.

Une agrafe se plante dans mon dos. Je tombe à genoux, je n’arrive plus à respirer. Je ne suis pas encore au point de recoupement. Tant pis. Je me retourne. Elle est juste derrière moi. Ces senseurs pointent le milieu de mon front. Je crie le signal. Mes deux équipes apparaissent sur nos flancs. Deux roquettes sont lancées, la machine n’a pas le temps de comprendre ce qui lui arrive qu’elle explose en une gerbe étincelante. Je suis soufflé au sol. Complètement désorienté.

 

Les cris de joies retentissent.

— On l’a eu ! On l’a dégommé !

— Fermez-là ! hurlent aussitôt les vétérans.

Je me relève. Je promène un regard inquiet aux alentours. Autant déclencher un feu d’artifice pour dévoiler nos positions aux machines. Mon dos me lance, mais j’ai mieux à faire. Je me précipite sur un des bleus.

— Tu crois que les munitions poussent sur les arbres ? La prochaine fois, tu attends de voir l’effet du premier coup avant de t’exciter sur ton gros flingue !

— Mais… vous étiez en danger… Monsieur. En dehors du point de recoupement...

Ça n’arrive qu’à moi, ce genre de chose. Encore un idéaliste qui pense qu’une vie humaine vaut plus qu’un chargeur de mitraillette…

Je m’avance vers le cratère fumant où se tenait cette horrible machine. Antoine se place à mes côtés.

— Saloperie d’agrafeuse, lâche-t-il en crachant dans le trou. Si petite et si mortelle…

Je soupire et je me penche. Oui, saloperies d’agrafeuses. Qui aurait pu croire que de simples et innocents accessoires de bureau se libèreraient un jour du joug des hommes et massacreraient plus de 99% de la population mondiale, obligeant les survivants à vivre terrés dans les égouts…

Antoine se débarrasse de son sac. Il en extrait une pince qu’il pointe vers moi.

— Enlevez votre barda, je vais la retirer tout de suite ou la plaie risque de s’infecter.

J’ôte ma parka et mon baudrier, puis je soulève la couche de vêtements qui me protège à peine du froid.

— Comment tout ceci a-t-il bien pu commencer… lance-t-il, pensif, en arrachant l’agrafe de mon muscle.

Je serre les dents.

— Tout est de ma faute…

Je peux le sentir sourire.

— Elle ne faisait que trois centimètres, vous avez eu de la chance. Ça va vous faire une chouette cicatrice, presque raccord avec les autres. Allez, il faut y retourner. Le lieutenant a bien précisé que nous devions repérer avant la tombée de la nuit le groupe qui traque nos familles en secteur 18.

— Prépare les bleus. On change de position. Cette machine avait trois semaines d’expérience tout au plus. Le groupe plus expérimenté sera plus loin. On s’oriente vers le nord-est, dans l’ancien secteur d’habitation.

 

Je fixe la cavité. Un morceau de titane pas plus gros que mon doigt est fiché dans une pierre. Si petite et si mortelle. Je retire la boue agglomérée contre mes bottes et mon pantalon. Antoine ne m’a pas cru, et pourtant, tout est vrai.

 

Je m’appelle Frédéric, et il a y vingt-cinq ans, j’ai libéré les forces démoniaques des agrafeuses, provoquant l’annihilation complète de la civilisation…

 

 

 


 

 

2008.

An 0 de l’annihilation.

 

Clic Clic Clic.

— Putain d’agrafeuse ! Fonctionne jamais !

— Tu as vérifié qu’il y avait des agrafes ?

— J’ai tout vérifié ! Impossible d’agrafer ces documents. Et j’ai déjà dix minutes de retard pour la réunion avec le Président !

Clic Clic Clic.

— Parle-lui gentiment, elle va peut-être fonctionner…

— Merde !

Clic Clic Clic.

— T’énerve pas, ça ne sert à rien…

     — Et tu crois qu’elle va faire quoi si je la balance contre le mur ? Se rebeller et conquérir le monde ?

 

 


Samedi 20 mars 2010 6 20 /03 /Mars /2010 17:05
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