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J’enfourne un petit-four dans ma bouche. Mes papilles
explosent de bonheur. C’est comme une déflagration de délicatesse et de légèreté. Je regarde autour de moi. Mes amis sont tous occupés à danser. Je prends le Tupperware dans mon sac pour
voler l’assiette de douceurs, mais soudain, Lucie me saute dessus.
— Tu fais quoi ?
— Rien… Je voulais juste faire prendre l’air à… ma boîte.
— C’est quoi, tes bonnes résolutions ? me demande-t-elle.
La conversation attire immédiatement l’attention.
— Oh oui ! ajoute Paco qui traînait à côté. Il en a bien besoin !
— Hé ! hurle Perrine en baissant la musique. J va nous donner ses bonnes résolutions ! Y a du boulot !
Un attroupement se forme autour de moi. Je ne me peux m’empêcher d’émettre un sourire condescendant.
— Des bonnes résolutions, moi ? Mais pourquoi diable ?
Devant leurs regards insistants, mon verre de champagne à la main, je hausse les épaules. Une si grande naïveté est presque attendrissante. J’ai envie de caresser leur cheveux et de pincer leurs joues mignonnes en leur disant qu’un jour, ils comprendront ma grandeur.
— Tu plaisantes, là ? demande Lucie.
Ils se mettent tous à fixer Ava, qui soupire d’un air entendu.
— Maintenant, vous savez.
Je souris. Je ne comprends pas.
— Non, il rigole, c’est obligé, intervient Jérôme. Alors, J, c’est quoi tes bonnes résolutions pour t’améliorer ?
Je me décide de leur expliquer en utilisant des mots simples, et en illustrant mes propos.
— Je n’en ai nul besoin. Comment la perfection pourrait-elle être perfectible ? Demanderiez-vous à la neige d’être plus blanche ? Au soleil couchant d’être plus beau ? À la rosée du matin d’être plus humide ? À l’océan d’être plus vaste ? À Nikos Aliagas d’être plus charismatique ? Si vous comprenez cela, vous comprenez pourquoi J. Heska n’a nul besoin de s’améliorer.
— Tu t'enfonces, mon cœur, soupire Ava en plantant son nez dans sa flûte à champagne.
Elle a raison. Expliquer la perfection de mon aura à des êtres humains, c’est comme demander à un chat de comprendre un théorème mathématique. C’est hors de portée intellectuelle. Je me résous toutefois à leur jeter un petit quelque-chose en pâture.
— Écoutez, oui, effectivement, il y a bien une
bonne résolution que je pourrais prendre.
Un soulagement parcourt l’assemblée.
— Faire preuve de moins de perfection. Afin d’éviter la jalousie autour de moi. Montrer mes failles. Prouver que je ne peux être qu’un simple être humain, comme vous, et que je peux, moi aussi, faire preuve de faiblesse, de lâcheté ou de bêtise.
Des soupirs fleurissent autour de moi.
— On réessaiera l’année prochaine.
— Courage Ava, murmure Perrine en lui faisant la bise.
Le groupe se disperse. Je finis mon verre de champagne et je lance un regard à Ava.
— Je ne perds pas espoir. Un jour, ils comprendront.
— Ils ont compris, mon cœur, me dit-elle en me caressant la joue. Tu en es à combien de verres ?
— Seulement huit. Et tu vois, je ne dis pas trop de conneries pour le moment !
Elle caresse mes cheveux avec un regard attendri.
— On en rediscutera demain.
Voilà, vous connaissez à présent la réponse quand on vous posera cette stupide question !
Comme il est important de
participer à cette vaine tentative collective d’amélioration de la personnalité (et ce, malgré la fin du monde toute proche : nous devrions en fait tous courir nu dans la rue en hurlant
« j’aime le Mohair »), voici donc en avant-première ma liste de bonnes résolutions pour 2012 :
1. Arrêter de fumer. Je fume trois paquets de Gitane Maïs par jour, un cigare en soirée et une pipe avec du tabac mentholé le matin au réveil. Cette fois-ci, je stoppe vraiment. Je le jure, pour de vrai…
2. Arrêter de boire. Et particulièrement d’aller au bar PMU tous les soirs avec les copains et de rentrer en voiture bourré comme un coing. Surtout qu’une fois, j’ai renversé quelqu’un (heureusement que j’ai pu m’enfuir sans témoin). Et puis, quand je bois trop je suis violent et je cogne Ava. Malgré toutes mes précautions en ne frappant que le dos et les côtes, cela commence à se voir.
3. Arrêter de proclamer à tout vent que je suis un grand écrivain, que je suis le meilleur, le plus intelligent et que les autres sont des parasites stupides et jaloux qui voudraient secrètement me ressembler. Ça m’a attiré quelques inimitiés, l’humanité n’est pas encore prête à reconnaître ma supériorité. L’année prochaine, j’essaierai de prendre la résolution de ne plus le dire et de ne plus le penser.
4. Arrêter de téléphoner aux pompiers pour signaler de faux incendies en ville, ou aux policiers pour de fausses alertes à la bombe. Même si j’adore le ballet de couleurs chatoyantes et de sons stridents qui résonne à mes fenêtres le soir.
5. Arrêter de voler de l’argent dans les portefeuilles de mes collègues et des mes patrons pendant qu’ils sont en pause-déjeuner. Même si j’ai pu m’acheter une Xbox 360 grâce aux fruits de ce travail acharné, Ava ne cesse de me répéter que ce n’est pas bien. Et puis, certains commencent à avoir des soupçons.
6. Avoir une sexualité moins déviante. J’adore le Mohair, mais mon entourage me dit que j’ai une relation un peu malsaine avec cette matière.
7. Arrêter d’insulter les gens dans la rue. Parce que je ne peux m’empêcher de faire des réflexions aux personnes trop grandes, ou moches, ou mal coiffées, ou portant des habits passés de mode. Je me laisse tout de même un joker de cinq insultes dans l’année, on ne se refait pas.
8. Arrêter de torturer les petits animaux perdus. Tout y passe dans mon quartier : les souris, les hamsters, les chats, les chiens, les enfants, les clochards, les postiers, les livreurs, etc. Promis, cette année je me cantonne à la catégorie « moins de vingt kilos ».
9. Arrêter de harceler sexuellement les filles du bureau (surtout Anne). Parce que les simulations de fellation et d’actes sexuels, l’envoi d’images pornographiques, les blagues grasses, les pincements de fesses à la photocopieuse et les tentatives de pelotage dans les toilettes ne sont pas au goût de toutes.
10. Faire un peu plus de sport.
Je crois que ce sera suffisant pour cette année. Ce n’est pas grand-chose, mais, comme tout le monde, je sais que je n’arriverai jamais à les respecter ;-)
Plus sérieusement, ceci est le dernier post de l’année ! GOODBYE 2011 ! J’espère que 2012 sera une année plus sereine…
Je vous souhaite à tous beaucoup de bonheur pour cette nouvelle année !
Les oiseaux gazouillent dans l’air glacé, les biches et les faons
s’ébrouent dans la neige fraîche, les bébés lapinous jouent avec les flocons balayés par le vent.
À l’intérieur du chalet, tandis que le feu se consume tranquillement dans le foyer, lové dans mes draps de soie sauvage fabriqué spécialement par de petits enfants exploités (en Chine), je m’éveille peu à peu. Mes yeux fatigués se posent sur le cadran du réveil frétillant sur la table de nuit. Cinq heures du matin.
Aussitôt, mes sens s’électrisèrent. Il a dû passer. Je me relève précipitamment du lit et je saute sur Ava et Casse-noisette encore somnolents.
— Debout ! Papa Noël est arrivé !
Je rebondis sur le matelas, je secoue, je pousse et je tire les draps. Casse-noisette miaule et quitte le lit pour la chaise à côté. Ava ouvre un œil.
— Il est quelle heure ?
Je lui saisis les épaules.
— Ce n’est pas l’heure qui compte ! Le plus important, c’est que Papa Noël est passé !
Elle fixe son écran de téléphone et me lance un regard noir.
— Trop tôt…
— Mais… Papa Noël…
Elle laisse échapper un grognement et tire la couverture jusqu’aux cheveux. Tant pis, elle ne profitera pas de ses nouveaux jouets.
Je me jette dans la salle-à-manger, au pied du sapin. Quel émerveillement ! Une rivière de cadeaux brillants se dévoile tout autour de l’épicéa squelette décoré avec trois guirlandes moches (c’est la crise). Des rubans dorés, des paillettes féeriques sur le papier craquant, des couleurs chatoyantes, les lutins ont accompli un merveilleux travail.
Je ravage tout. Je fouille fébrilement dans la montagne de paquets, à la recherche de ceux qui portent mon nom. Rien. Je perds mon calme. Je balance les cadeaux sur le côté, j’écrase ceux qui gênent ma progression, je déchire les emballages au cas où il y aurait une erreur. À bout de souffle, je donne des coups de pieds dans le sapin, je fais éclater les boules, je déchire les guirlandes, je renverse la table.
Après dix vaines minutes, je m’affale au sol, envahi par la rage et le désespoir, respirant par saccades de grandes bouffées d’un air oppressant. Mon attention est attirée par une lettre rouge, qui traîne, misérable, au sol. Je ne l’avais pas vue. Elle m’est adressée.
Il doit s’agir d’une méprise, je ne peux pas avoir un seul et ridicule petit cadeau. Je lance un regard de dépit en direction du verre de lait et du cookie, tous les deux entamés. Père Noël ingrat, il a tout dévoré, sans rien en retour.
Je déchire avec fébrilité le papier kraft. Celui-ci me vomit un flot de lettres dorées calligraphiées d’une rondeur indécente.
« Ho ho J. Heska.
Joyeux Noël.
Ton merveilleux courrier m’a beaucoup ému. Malheureusement, je suis navré de t’annoncer que ta commande ne pourra être honorée. Le Père Noël se doit en effet de satisfaire le plus grand nombre d’enfants à travers le monde. Un appartement avec terrasse de 150 m2 en plein centre de Paris, un ordinateur portable, une télévision écran plat, une Xbox 360, une voiture, un voyage aux Seychelles, un iphone 7 à écran vituel, une bibliothèque complète avec l’intégrale des livres de Greg le Millionnaire, Stéphane Bern et Michel Drucker (je me permets au passage de saluer tes goûts exquis en matière de littérature) me paraissent quelques peu excessifs pour une seule personne, j’espère que tu le comprendras.
L’évocation de tes malheurs en tant qu’écrivain maudit est poignante. Comme tu l’affirmes si bien, il n’y a rien de pire que « cette torpeur létale qui engourdit les sens et fait crier l’âme ». Même si je suis plus dubitatif sur le fait que cette douleur qui te ronge l’âme soit plus terrible que le cancer des testicules, la torture, la guerre, le viol collectif, Justin Bieber.
Ton souhait de faire une grande carrière dans la littérature a trouvé un écho au fond de mon cœur, et plus encore quand tu m’avoues pouvoir renoncer aux cadeaux que tu mentionnes précédemment. Par contre, je trouve ta motivation plus douteuse quand tu affirmes vouloir me céder Ava, le mignon petit chat que tu nommes « Casse-noisette » et ton âme pour « mettre un peu plus de poids dans la balance ». Je te signale à ce propos que je ne suis pas la bonne personne à qui il faut s’adresser pour ce genre de demande.
Malgré tout, je ne peux t’accorder le succès en littérature. Tu me diras que c’est injuste, et je te répondrai que non, parce que tu es probablement l’écrivain le plus mauvais qu’il m’ait été donné de lire.
Joyeux Noël, Ho Ho Ho.
Le Père Noël.
Ps : J’habite au pôle Nord, pas au pôle Sud, ton courrier a failli ne pas arriver à temps.
Ps 2 : Mon lutin en chef s’appelle Sambinelle, et non Nouf-Nouf, comme tu sembles le penser.
Ps 3 : J’ai couvert de cadeaux les gens qui vivent avec toi, car ils le méritent grandement.
La lettre s’échappe de mes doigts tremblants, roule au sol, et glisse sous les lambeaux du sapin. Casse-noisette, qui s’est enfin levée, se met à me mordiller les orteils. Sa pile de cadeaux touche presque le plafond : des croquettes luxes avec enrobage foie gras, des jouets colorés et bruyants, des plantes qu’elle pourrait dévorer et régurgiter sur la tapis à volonté, des bons d’achat pour la boutique « Chat c’est sûr », des coussins, des peluches, etc.
Je la fixe, puis mon regard glisse vers le plus gros de ses paquets : les friandises au foie gras. Elle comprend en une seconde. Je tends les bras pour l’attraper, elle passe sous mes jambes, subtilise le paquet dans sa gueule et s’enfuit dans la cuisine.
Je reste seul, planté au milieu de la salle-à-manger. Il doit probablement avoir une morale à cette histoire.
L’esprit de Noël est décidément bien étrange…
Draövel arpentait les ateliers figés par
l’obscurité. Les jouets étaient figés sur les chaînes de montage, dans l‘attente des mains expertes des lutins qui reprendraient le travail, à six heures trente. Il jeta un œil à sa montre à
gousset et soupira. La nervosité le tenaillait au ventre.
Il répéta intérieurement le discours qu’il avait préparé à l’intention du Père Noël. Cela faisait à peine trois mois qu’il travaillait à la fabrique, jeune apprenti coopté par son frère, mais sa curiosité lui avait permis de déterrer un véritable complot.
Tout avait commencé lorsqu’il avait fouiné dans la vieille remise interdite. De vieux documents poussiéreux avaient attiré son attention, des listings de noms d’enfants sages. Quel étonnement quand il avait constaté que la majorité d’entre eux vivaient en Afrique et en Asie ! Il avait approfondi ses investigations, avait déniché des rapports confidentiels. Il avait découvert que la presque totalité des jouets étaient expédiés en Europe ou en Amérique du nord, et, pire encore, que les enfants les plus riches étaient les plus gâtés.
Il avait tenté d’alerter sa hiérarchie. ErÖdrim, le chef d’atelier, lui avait ordonné de laisser tomber. Il en fallait plus pour le décourager : il avait profité de la tournée d’inspection hebdomadaire du Père Noël pour abandonner son poste et l’accoster. Le vieil homme en rouge l’avait écouté avec attention. Il avait réclamé l’unique exemplaire de son rapport de recherche, l’avait feuilleté, et lui avait alors donné rendez-vous le soir-même dans l’usine. Seul. Avec la consigne de ne pas ébruiter l’affaire.
Un projecteur s’alluma soudain, sortant Draövel de ses pensées.
— Draövel, tu es là ?
Le jeune lutin se figea. La silhouette bedonnante se découpait dans la lumière. Il mit sa main en visière.
— Papa Noël ? C’est vous ?
— Oui, cher petit.
Aussitôt, il se sentit tiré en arrière et plaqué au sol. Des mains s’agitèrent dans son dos, on l’attacha solidement, on le posa sur une chaise.
— Mais… implora-t-il. ErÖdrim, toi ? Papa Noël ! Que faites-vous ?
Le visage joufflu se colla aux oreilles pointues du petit apprenti.
— Tu as trop fouiné. Il existe des équilibres qu’il ne faut violer. Surtout financiers. Capitalistes.
Un arc électrique remonta le long de la colonne vertébrale du lutin.
— Mais… Les enfants sages… Notre mission… La bonté…
— Balancez-moi ce jeune idéaliste dans l’enfer blanc. Les rennes ont faim.
ErÖdrim acquiesça à l’ordre de son supérieur.
Le corps de Draövel ne serait jamais retrouvé.
Dans un monde idéal…
JOYEUX NOËL !!!