La troisième nouvelle d'un cycle conçu d'après le livre de Werber, le Papillon des étoiles. Alors que le livre raconte l'histoire de ceux qui ont décidé de quitter une Terre en pleine perdition, à bord d'un immense vaisseau spatial de 144 000 personnes pour un voyage de 1 000 ans, ce cycle raconte l'histoire de ceux qui sont restés... (partie 1 ici et partie 2 ici)
An 10
L’étreinte du petit Antoine se relâcha, le jouet
qu’il serrait contre sa poitrine tomba dans l’herbe humide du jardin. L'éclat lumineux qui avait fusé dans le ciel disparaissait petit à petit. Le vacarme assourdissant se dissipait, mais la
haute atmosphère (la statosfère comme disait son papa) était envahie par la fumée. Il détestait cela, il savait qu’elle finirait par retomber, que le vent l’amènerait dans sa chambre, qu’il la
respirerait, et qu’il tousserait.
Il courut jusqu’à la maison, et se jeta sur le canapé, à côté de sa maman qui regardait un reportage à la télévision. Son papa était dans la cuisine, concentré à verser une pâte épaisse dans un moule à gâteau.
— Je suis devant le site de lancement de la société ESPACE qui a fait partir trois Dauphins aujourd’hui même. Avec nous, le directeur du projet, M. Jean Rafal.
— Bonjour.
— Vous avez inauguré votre nouvelle série de navettes. Satisfait ?
— Oui, oui. Avec la série azur, nous avons décidé d’utiliser des navettes de moindre capacité, un peu plus de cinq mille personnes chacune. Elles comportent des aménagements de qualité et un écosystème contrôlé par une intelligence artificielle ultra perfectionnée. Tout cela pour notre clientèle fortunée.
— Vers quelle destination les avez-vous envoyés ?
— Eh bien… Nous sommes en train de découvrir un ensemble de planètes dans la constellation du…
Le petit garçon pointa l’écran du doigt.
— Maman ! C’est tonton à la télé !
Il perçut le rire de son papa dans la cuisine.
— Merci de nous avertir, Antoine, déclara sa maman plus sérieusement.
— Combien avez-vous prévu de lancements ?
— Encore une vingtaine avant la fin de l’année. Nos fusées Low-Cost connaissent un franc succès. Notre planning est bouclé pour les trente prochains...
— Finalement, tu aurais peut-être dû rester dans l’entreprise familiale. Ça a l’air très lucratif.
Marc boita jusqu’au four, enfourna le gâteau et manipula un ensemble de boutons. Puis il saisit ses béquilles et s’approcha du canapé.
— Mouais…
Il posa un baiser sur la joue de sa femme. Antoine semblait absorbé par les paroles télévisées de son oncle.
— Nos fusées sont en effet les plus fiables. Nous n’avons eu à déplorer qu’un seul incident en cinq années d’exploitation. Nous recevons également des rapports réguliers, tout fonctionne pour le mieux et...
— Ta jambe, ça va ?
— Un seul cachet ce matin.
— Bien.
— L’activité me réussit.
— Ce n’est pas moi qui m’en plaindrais. Tes petits plats sont excellents.
— Nous avons mis en place un système de micro-crédit et de chèque service. Vous vous engagez à travailler à bord jusqu’à un âge prédéfini, et le billet vous est offert !
— Il ne sait plus quoi inventer…
— Il a de l’imagination. Un contrat sur quinze générations... Et cela ne semble décourager personne, les volontaires sont nombreux à accepter de poser des hypothèques sur leurs enfants. La peur les rend complètement din…
— Chuuuuut papa ! J’écoute !
— Merci M. Rafal pour vos précisions. Tout de suite, une page de publicité.
— Tu vois, ça ne servait à rien de t’énerver, c’est terminé.
Nous sommes condamnés. La seule survie, c’est la fuite ! Devenez voyageur intergalactique ! Dominez des races extra-terrestres, découvrez une nature vierge loin du réchauffement climatique, de la pollution et des soucis de l’ancienne vie. Demandez votre devis gratuit sur le site…
— Maman, pourquoi est-ce que les gens s’en vont ?
— Parce que la planète est perdue, mon chéri.
Le père d’Antoine cala ses béquilles contre le dossier et se coula entre sa femme et son fils.
— Les conditions climatiques se détériorent, le petit âge glaciaire refait une apparition, la nature souffre. Mais elle s'adaptera, elle s'en remettra, tout comme nous. Mais les gens ont retourné leurs vestes. Tout le monde veut son ticket. Tout part en vrille… Plus rien n’est entretenu, ils ont tous démissionnés pour aller se faire embaucher dans ces nouvelles sociétés avec la promesse d’être évacués un jour. Tiens hier encore, rupture de stock au supermarché. Et il paraît que les queues ne cessent d’enfler aux hôpitaux et aux pharmacies.
— Et pourquoi on part pas nous aussi ?
— Parce que nous n’avons pas assez d’argent, mon chéri.
Marc fixa sa femme, elle se mordit la lèvre inférieure et lui adressa un regard désolé.
— Mais oncle Jean, il disait que les pauvres pouvaient avoir une place…
Son père haussa les épaules.
— Pour finir esclave sur cinquante générations…
Antoine baissa la tête, et se mit à jouer nerveusement avec les cordons de son sweat-shirt.
— Ne sois pas triste. Il n’y a pas d’inquiétude à avoir.
— On va mourir... sanglota l’enfant.
— Mais non, écoute-moi bien, mon fils. Ne cède pas à la peur provoquée par des épouvantails. Les gens s’en vont par centaines de milliers chaque semaine. C’est une bonne chose. Les rats quittent le navire, on va pouvoir balayer leurs crottes dans la cale. Puisque nous devons rester ici, il ne faut pas nous apitoyer, au contraire. Nous devons relever les manches et nous atteler à la tâche avec d’autant plus de motivation. Tu ne trouves pas qu’on respire mieux depuis que la circulation sur le périphérique a presque cessé ?
— Oui. Mais y a les fusées…
— Il n’y en aura plus dans quelques temps. Ils seront tous partis, ne t’inquiète pas.
A suivre...
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