Un petit texte que les plus anciens lecteurs (ceux de l'autre blog qui n'existe plus ;-) ) pourront reconnaître, car je l'avais fait à l'occasion d'un concours organisé par Anna Sam, la (ex) caissière la plus connue de France.
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Bienvenue dans la plus grande superéchoppe de la Terre du milieu ! Ici vous trouverez l’herbe à pipe la plus fine de la comté, les chevaux les plus robustes du Rohan, la dentelle la plus douce de Bree, les vins les plus épicés du Gondor et bien d’autres articles !
Je m’engouffre sous l’enluminure du portique, direction les vestiaires. Je slalome entre les paquets de foule s’attardant devant les lettres « les plus magnifiquement calligraphiées de la contrée », selon Bilbon Sacquet, le grand patron. En chemin je croise, Galagilel, une elfe de Fondcombe qui n’a jamais trouvé de travail dans le tissage de la soie, et qui a dû provisoirement prendre une place ici. Elle vient de finir son service.
— Méfie-toi, me lance-t-elle de sa voix claire. Il y a beaucoup de touristes aujourd’hui, ils sont particulièrement difficiles...
Je la remercie pour l’information. Je l’aime bien, Galagilel. Elle est belle, et aussi très intelligente, compréhensive, agréable, aimable, sportive, parfaite... Finalement, non, je ne l’aime pas.
J’insère ma fiche dans la pointeuse, et je rejoins mon casier. Je revêts la longue veste rouge où le nom du magasin brodé d’or s’affiche un peu partout « Superéchoppe Bilbon », avec le slogan « Un service, un sourire ». Je place mon chapeau sur la tête. Voilà, je suis moche. Mais je ne me plains pas, les caissières de L’Elfe Bienfait doivent porter une robe ample avec des centaines de rubans tous salis ou arrachés au bout d’une semaine.
J’espère que cette journée ne va être trop difficile...
Bip Bip.
J’encaisse une famille de hobbits aux visages joufflus. La moitié des articles posés sur le tapis sont des emballages vides. Ils ont déjà dévoré leurs courses. Ils me lancent des regards gênés, je réponds par de grands sourires. La gourmandise des hobbits ne cessera de m’étonner...
Soudain, sans crier gare, un nain à la barbe rousse surgit à ma caisse. Il bouscule le père, plante sa hache sur mon comptoir et m’apostrophe.
— Nous sommes infestés ! De nombreux orques ont envahi les couloirs de La Moria et nous n’arrivons pas à nous en débarrasser ! Balin, fils de Fundin, notre roi, a été attaqué !
Sans lever les yeux devant tant d’impolitesse, je rétorque d’un ton automatique.
— Le répulsif anti-orque se situe au rayon jardinage, avec tous les insecticides, juste à côté des produits d’entretien.
La silhouette trapue s’échappe et s’enfonce dans les rayons. Pas de merci, pas de au revoir. Il va aussi falloir que le menuisier remplace la protection de mon coffrage. Les nains sont exaspérants...
Quinze heures. Il y a moins de monde, les gens doivent lézarder sous le soleil estival. Je patiente tranquillement à ma caisse. J’en profite pour nettoyer le lait qu’un Touque de l’ouest de la comté a renversé.
— Vous êtes ouvertes ? me lance une grosse voix caverneuse.
Je lève les yeux vers un homme, assez âgé, vêtu de haillons grisâtres et élimés. Ses cheveux et sa barbe grise sont énormes, ils touchent presque le sol. Il porte un immense chapeau pointu, et tient un bâton noueux. Il n’aurait pas cet air si négligé, j’aurais pu croire avoir affaire à un magicien. Mais non, le mage Saroumane vient régulièrement s’approvisionner en boules de cristal, et il est autrement plus élégant. Je lui fais un grand sourire.
— Moi non, mais ma caisse oui...
Ses sourcils broussailleux se renfrognent. Il dépose ses achats sur le tapis
roulant sans me répondre. Il n’a pas l’air commode. Il marmonne d’étranges paroles, dans lesquelles il cite un pont de Kazak Dum et un Balrog, qu’il aurait prétendument réussi à vaincre. Il dit
qu’il est devenu plus fort, et qu’il n’est plus Gandalf le Gris, mais Gandalf le Blanc. Il ne sent pas bon.
Je scanne ses articles. Un long manteau blanc avec ceinture blanche. Un coffret de teinture pour cheveux et pour barbe avec démêlant... couleur ivoire. Et de la teinture pour cheval... blanche, encore.
Et bien, il prépare une grande transformation, celui-là. Quand il aura fini, il ressemblera peut-être à Saroumane. J’espère qu’il va en profiter pour prendre un bain...
Bip. Bip.
Dix-sept heures. Encore deux petites heures et mon service sera achevé.
Client suivant. C’est au tour d’un elfe. Il pose une dizaine de barquettes de pains rassis sur le tapis. C’est marrant, je ne connais pas ce produit.
— C’est du lembas, lance-t-il en observant ma curiosité. Trois bouchées effacent la lassitude des jambes du plus fatigué des voyageurs. Une bouchée comble l’estomac le plus affamé. Une miette apporte force et vigueur pour une demi-journée. Un soupçon permet de soutenir un effort continu de plusieurs heures...
Je n’aurais jamais dû me montrer curieuse. Les elfes adoptent toujours ce lyrisme navrant des publicités ringardes.
Il perce la barquette, émiette son pain et m’en tend un bout. Le geste est gentil, mais ça n’a pas l’air très bon. En plus, je n’ai pas faim.
— Prenez, jeune cœur pur, cela vous ragaillardira l’âme.
— Merci, mais j’ai bien mangé ce midi.
— On ne ressent guère la lourdeur d’une nourriture faste quand on déguste le lambas.
Je déplie timidement le bras, je goûte du bout des lèvres. Bof...
Il a l’air satisfait, moi je ne pense pas que j’en rachèterai...
Client suivant. Je ne lève pas les yeux, je lance un bonjour machinal. Les articles passent devant ma source de magie scanneuse.
Une épée à lame échancrée, un long poignard courbe, une côte de mailles, un arc et des flèches, une fiole de poison. Intriguée, je relève la tête. Mince,
c’est un Nazgûl. Je n’avais pas fait attention. Sa haute stature me domine complètement. Sa capuche cache son visage spectral. Je ne peux m’empêcher de fixer l’anneau maléfique encerclant au
doigt. Dire qu’il était jadis un grand roi, et qu’il a succombé à la magie occulte de Sauron.
— Je suis désolée, mais ce genre d’articles ne peut se vendre aux forces du mal.
Je me prépare à appeler la chef de caisse, un spectre aussi puissant est capable d’engendrer un véritable scandale en moins d’une minute. Mais, étonnement, il s’affaisse.
— Pour… Pour quelle raison ?
— C’est le règlement. Les disciples du mal ne peuvent effectuer d’achats à caractères meurtriers depuis qu’un de vos collègues a massacré un groupe de touristes nains dans une superéchoppe du Gondor.
— Je... Je suis navré, je l’ignorais. Je dois replacer mes articles en rayon ou...
— Ce n’est pas nécessaire, vous pouvez les laisser ici.
Il repart en flottant mollement au dessus du sol. J’ai presque de la peine pour lui.
C’est l’heure, je peux m’en aller ! Je demande au dernier client de dire à ceux qui le suivront que ma caisse est fermée. Il ne le fait pas et je dois informer une famille de nains de la situation. Ils ne manquent pas de souffler bruyamment en affirmant qu’ils sont là depuis quinze minutes. Mauvaise foi...
Je me lève de ma chaise. Soudain, je vois la sécurité partir en courant au centre du magasin. Je penche la tête, deux hobbits sont en train de se battre à côté du manège à bijoux. Enfin, un hobbit et une créature grise et visqueuse qui ressemble vaguement à un hobbit. Je ne sais pas trop ce qui se passe, visiblement ils se bagarrent à cause d’un bijou. Une bague, je crois.
La créature n’arrête pas de crier « mon précieux » « mon précieux ». La sécurité les sépare. L’autre montre sa main, et son doigt à moitié arraché. Je ne peux m’empêcher de faire une grimace. Je m’approche, je demande aux agents s’ils ont besoin d’aide, ils me répondent que la situation est sous contrôle. Un herboriste arrive déjà avec une trousse de premiers secours.
Bon, j’y vais, cette fois.
Je rejoins le vestiaire, j’enlève mon uniforme.
Je suis crevée. Journée habituelle, avec son lot d’émotions quotidiennes. C’est cela, de travailler pour la Superéchoppe Bilbon.
Un service, un sourire.

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