Toi aussi, tu veux publier ton livre ? Tu cherches reconnaissance, amour, gloire, beauté, argent, cocaïne sur le capot des voitures, et les mêmes chemises que Bernard Henri Levy ? Mais tu ne sais pas comment faire, tu es un peu perdu dans la ténébreuse savane de l’édition, où de vils requins te traquent avec leurs mains avides (si, si). Ne t’inquiète pas, petit Padawan, tel un Indiana Jones des temps modernes, je saurai te guider vers ton graal littéraire.

 

 

De : Kate, buckingham

 

kate-middleton4.jpgCher grand gourou de l’édition (dont le talent n’a d’égal que la beauté),

 

Je cherche depuis longtemps à faire publier mon chef-d’œuvre racontant l’histoire tragique de mon mariage arrangé avec un homme que je hais au plus profond de mon âme, et je viens de recevoir un contrat d’une maison d’édition. Mais ils me demandent 15 000 euros pour la maquette, que dois-je faire ?

 

Gros bisous,

 

Kate M.

 

 

 

Chère Kate,

 

« T’équiper d’un couteau de chasse pour rendre leur liberté aux boyaux et aux organes des personnes qui ont osé te proposer cela. Et ensuite te trancher la gorge. Car ta bêtise ne mérite que cela. » C’est le type de réponse que l’on te fera sur tous les forums, car ce que tu décris ressemble fort à du compte d’auteur. Et un consensus mou condamne fermement ce type d’édition à l’heure actuelle, au contraire du sacro-saint compte d’éditeur. Mais bon, chère Kate, comme tu dois le savoir si bien, la réalité est plus complexe.

C’est pour cela que je ne m’abaisserai à un tel jugement de valeur (oh ça non), et que je vais te conseiller avec plaisir.

Mais avant cela, quelques petites explications : il existe grosso modo trois types d’édition.


 

herisson.jpgLe Compte d’éditeur ! Le plus classique et le plus connu. Gallimard, Flammarion, etc. te font signer un joli contrat avec un beau ruban dans lequel tu leur cèdes ton âme (enfin presque, juste les droits complets de ton livre), et en échange ils assument tout : les frais de correction, l’exploitation, la diffusion et la promotion de ton roman, le risque financier si ton roman fait un four, etc. Tu n’as rien à payer et tu touches au bout d’un an un joli chèque correspondant à tes droits d’auteur (en général 8 à 10%, mais en ce moment, c’est moins).

 

Le compte d’éditeur t’offre la tranquillité, la gratuité, et surtout la chance de bénéficier d’un réseau commercial plus ou moins performant (promotion, diffusion, etc.).

Par contre ne te leurre pas, chère ingénue ! Un auteur doit savoir mouiller le maillot, et même chez Gallimard : retravailler des supports de communication dégueulasses qu’un stagiaire aura fait à la va-vite, rectifier les bêtises de l’attaché(e) de presse qui n’a pas lu ton bouquin et qui raconte n’importe quoi, envoyer toi-même tes propres services de presse, vérifier que le bouquin est vraiment diffusé dans les points de vente, te bagarrer pour qu’il soit disponible en livre numérique à un prix acceptable, etc. Bref, t’assurer que le boulot est bien fait. Et puis, je ne raconte même pas si tu es diffusée aux éditions du PoitouRobriou, petit éditeur de province sans moyen, tu dois alors être en mesure de liquéfier le maillot. 

 

Et tout ce bonheur avec la complexité d’une administration française, pour 8 à 10% des ventes sur chaque bouquin, soit un peu moins de 2 euros.

Mais le pire reste que cette incroyable félicité demeure horriblement difficile d’accès, parce que la sélection est rude, et pas uniquement pour des critères de qualité (je t’en parlerai plus tard). Donc, en général, les auteurs qui n’arrivent pas à être publiés chez les éditeurs traditionnels (et je suppose à raison que c’est ton cas, hein, petite coquine) se tournent vers…  

 

 

Le compte d’auteur ! Nous y voilà. C’est un fourre-tout dans lequel on trouve un tas de contrats tous plus exotiques les uns que les autres, mais, pour faire simple : c’est à peu près pareil que précédemment, sauf que l’auteur doit mettre la main à la poche. C’est refacturé en frais de maquette, de correction ou autre. Une petite différence qui change tout. 

 

julien-courbet.jpgCar ton éditeur (enfin, plutôt prestataire de service) n’a aucune raison de se démener pour toi, vu que sa marge a déjà été perçue. De même, ce type d’édition a très mauvaise réputation dans le milieu, et elle regorge d’arnaques en tout genre.

La plus simple consiste à s’auto-proclamer maison d’édition, d’accepter tous les auteurs sans sélection en flattant leur vanité, de les faire passer à la caisse pour une somme exorbitante, et de torcher une mise en page de leur manuscrit en deux heures avant d’en imprimer 500 et de le noyer sur un site Internet au catalogue abscons.

Toutefois, pour nuancer mon propos, le milieu de l’édition étant particulièrement dur, cela n’est pas forcément choquant de demander une participation de l’auteur, tant que c’est fait de manière transparente (tu deviens de facto co-éditeur) et que le boulot est fait derrière. Et c’est une solution beaucoup moins hypocrite que la précédente.

Mais dans ton cas, chère Kate, 15 000 euros est une somme très importante, et cela flaire plutôt l’arnaque.

N’hésite pas à vérifier le devis des prestations et à comparer (par exemple chez des correcteurs professionnels), comme tu le ferais pour réparer ta voiture, et pose-toi la question de savoir si tu n’arriverais pas à mieux faire toi-même, en te tournant vers…


 

L’Auto-édition ! Tu deviens ta propre éditrice. Bravo, te voilà capichef de ton navire !  Tu conserves tes droits, fais ce que tu veux et assumes tous les risques. Tu t’occupes de tout. Tu corriges, tu fais imprimer tes livres, tu les vends, tu les diffuses. Tu touches une rémunération beaucoup plus importante sur les ventes, mais tu vends moins bien (sauf si tu es douée).

L’auto-édition connaît un bon engouement ces dernières années grâce à l’impression numérique et aux nouveaux modes de diffusion dématérialisés (ebook), qui permettent de faire une promotion complète sans passer par les circuits standard. D’ailleurs, certains grands auteurs commencent timidement à s’y mettre. J’y reviendrai plus longuement ultérieurement.

 

autoedition.jpgDès lors, cher Kate, tu te dis que tout ceci est bien compliqué et que tu regrettes de m’avoir posé la question ? Déjà, je vais te demander d’être plus polie, et ensuite, je vais te résumer tout cela en quelques mots. Tout dépend de quelques critères : la qualité de ton manuscrit, ton réseau de connaissance, ton portefeuille et ta motivation.

 

Voilà, chère Kate. En conclusion envoie-moi ton manuscrit, et pour seulement 7 500 euros (du liquide, des petites coupures dont les numéros ne se suivent pas), je te promets une diffusion internationale en 36 langues et des droits d’auteur à plus de 30%.

 

Gros bisous,

 

J. Heska

 

PS : Est-ce que tu pourrais m’envoyer une photo de ta sœur Pippa toute nue ?

 

 

Samedi 25 juin 2011 6 25 /06 /Juin /2011 23:33
- Publié dans : Les coulisses de l'édition
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