Toi aussi, tu veux publier ton livre ? Tu cherches reconnaissance, amour, gloire, beauté, argent, cocaïne sur le capot des voitures, et les mêmes parkas que Michel Houellebecq ? Mais tu ne sais pas comment faire, tu es un peu perdu dans le terrible océan de l’édition, où de vils serpents te traquent avec leurs mains avides (si, si). Ne t’inquiète pas, petit Scarabée, tel un Yoda moins vert et plus grand, je saurai te guider sur les sentiers de la force littéraire.

 

 

De : Mickael, Paris

 

Cher collègue beau gosse,

 

mvandetta25jan09.jpgJ’ai publié un super livre : l’histoire de ma vie. Il est génial car il contient des vrais morceaux de philosophie qui vont bouleverser le monde. J’avais des séances de dédicace organisées par ma maison d’édition, mais malheureusement, je me suis grave tapé la tehon parce qu’il n’y avait personne. Du coup, j’ai écrit des SMS, je me suis baladé dans le magasin au rayon B.D. et j’ai caressé les seins de la vendeuse dans la réserve. Comment faire pour avoir plein de gens ?

 

Gros bisous,

 

Michael V.

 

 

Cher Mickael,

 

Et tu oses te plaindre ! Quelle chance de n’avoir eu qu’à asseoir ton auguste derrière sur une chaise (et d’avoir pu toucher les seins de la vendeuse). De nombreux auteurs doivent suer corps et âme pour organiser de tels évènements. Mais passons, cher Michael, je ne t’en veux point pour cela. Je houspillerai un autre philosophe de ta trempe lorsque je répondrai prochainement à sa question sur la manière dont une séance de dédicace peut se préparer.  

 

Parlons donc de ton problème : voilà, tu commences à peine et tu tombes bêtement dans le piège de l’écrivain orgueilleux ! Car si les médias te gavent à coup de ça :

 

Virgin_werber.jpg

 

Où tu n’as plus à cueillir tes lecteurs conquis comme des fruits trop mûrs (un peu trop facile, n’est-ce pas ? Tu n’es pas comme cela, nan ?)

 

La réalité, cher beau gosse, est toute autre. Car hormis des Marc Lévy et des Bernard Werber, 99,9% des auteurs ont à affronter ceci en séance de dédicace :


seul-desert.jpg

 

Du vide, des regards méfiants, parfois hostiles ou moqueurs, de l’intérêt qui n’a rien de désintéressé (« je suis moi-même auteur et je voulais vous demander si… »), de la bêtise, du mépris…

 

La posture psychologique est donc tout autre, car c’est à toi de te vendre auprès de ton lectorat. Tu n’es plus un écrivain qui se drape dans la dignité de sa prose universelle, mais un VRP devant fourguer son kilo de boudin au stand charcuterie de l’Auchan de Mufflin-les-Pouilly. Mais comment transformer ce moment pénible en une félicité dont tu chanteras les louanges durant les siècles à venir ? Ne t’inquiète pas, voici quelques conseils pour t’aider à sortir la tête haute de cette épreuve

 

Confiant, souriant, plaisant, prince charmant

 

Un conseil de base, me diras-tu, jeune présomptueux, mais fort peu appliqué. Combien de fois ai-je vu des auteurs pianoter sur leur téléphone ou lire un roman d’un concurrent en attendant que quelqu’un vienne le voir ? Fatal Error ! Que tu as toi-même commise.

La première étape, c’est donc de rendre un environnement propice à l’échange :

 

--> Présenter son univers en cinq secondes : Qui es-tu ? C’est quoi, ce roman ? De quoi ça cause ? À quoi ressemble la couverture (le critère principal d’achat d’un roman) ? Il faut être capable de livrer toutes ces informations en un seul passage devant ta table. L’idéal, c’est une belle affiche. Le chevalet avec le nom d’auteur est le strict minimum.

 

--> Des livres qui donnent envie : se cacher derrière de belles piles horizontales ne sert à rien. Vingt livres sur la table, grand maximum, et un d’entre eux à la verticale pour que la couverture soit visible. Le petit plus ? Que le lecteur puisse le feuilleter sans subir le regard intransigeant de l’auteur, sur une petite table à côté de la tienne. 

 

--> Être un beau gosse (je sais que ce conseil te fait plaisir) : Tu ne bois, tu ne fumes pas, tu fais du sport, et tu auras le droit d’aller en dédicace. En réalité, il faut « juste » rayonner, être sympathique et agréable. Assis sur ta chaise (ou encore mieux, debout, mais c’est plus difficile à assumer), le dos bien droit, les bras ouverts (pas croisés, c’est un signe de repli sur soi), le regard franc et assumé. Et surtout, un grand sourire. Tu es heureux d’être là ! Tu ne décolles pas et tu restes poli, même si on te demande de garder les gosses pendant que maman fait les courses, ou si on te repose 40 fois la même question : « Vous avez quand même un VRAI métier à côté, boudiou ? ».

Les lecteurs iront plus facilement vers toi. Et si tu leur dis bonjour, tu as presque gagné la partie !


 

Capter l’attention comme un vendeur de merguez à la sortie d’un match de foot

 

friterie.jpegVoilà, c’est fait ! Tu  viens d’initier le contact. Certains osent même te sourire. C’est un bon début, cher Mickael.

Mais il faut aller beaucoup plus loin, à présent, il faut réussir à attirer tes lecteurs naïfs dans tes filets machiavéliques pour lui refourguer ta daube infâme ! Mais comment faire ? N’aie crainte, il te suffit à nouveau de suivre ces quelques conseils. 

 

--> Ne pas hésiter à lancer la conversation. Une phrase d’accroche, une question qui attire l’attention (Vous achetez le dernier DVD de Harry Potter, il est bien ? Aimez-vous les thrillers ? Pratiquez-vous la sodomie ?), le résumé du livre en quelques mots. Bouscule les gens, casse leurs habitudes, titille-les. Trouve la petite signature avec laquelle que tu te sens à l’aise. Je reconnais, cher beau gosse, que cela fait un peu « marché de la moule à Arcachon », mais c’est une méthode qui a fait ses preuves. 

 

--> Inviter les lecteurs à feuilleter ton livre. Préciser qu’ils ont droit de le prendre, de le toucher, de la caresser sensuellement, de partir un peu plus loin, et de le reposer si ça ne leur convient pas. Aucune obligation d’achat, ma bonne dame !

 

--> Comment éviter le réflexe de répulsion habituel dès que l’on souhaite vendre quelque-chose ? Mais l’échantillon gratuit, pardi ! Le flyer de publicité présentant l’ouvrage marche très bien. C’est gratuit, c’est sympa, les badauds s’arrêtent pour le prendre. Cela permet d’amorcer la discussion, de les faire revenir, et même de commander le livre plus facilement quelques jours plus tard. Les auteurs ont d’autres trucs, comme des bonbons (ne les propose pas aux enfants), ou même des pages d’extraits à distribuer. 

 

--> Avoir du répondant et ne pas se laisser démonter par les refus tirés par les cheveux. Par expérience, de très bonnes ventes ont été faites avec des personnes réticentes initialement. « — Je n’aime pas lire. — Ça tombe bien, c’est un livre qui se VIT», « — Je n’ai plus d’argent. — Le dernier Tim Burton n’est pas terrible, et mon livre vous procurera plus d’heures de plaisir », « — Je cherche Guillaume Musso. — il n’est pas là aujourd’hui, c’est moi qui le remplace»

 

--> Ne pas trop insister. Suivre le lecteur dans les rayons en le frappant et en dénonçant sa bêtise de ne pas acheter ton livre n’est pas très bien vu. Autre fausse bonne idée : venir avec un ami qui va jouer les rabatteurs. Le vendeur de la librairie a beaucoup plus de légitimité dans ce rôle (et le fait beaucoup mieux).

 

La civilisation du spectacle, Coco !

 

Bravo, tu as réussi à captiver quelques badauds de passage. Mais comment réussir à créer un vrai enthousiasme autour de toi ? À fédérer la foule ? Pars du principe que le public, c’est comme les femmes : il suffit qu’une d’entre elle te montre de l’intérêt pour qu’elles veulent toutes arracher tes vêtements (oui, moi aussi je suis un vilain sexiste). Mais comment faire ? Ha, ha, jeune naïf, voici la solution :

 

--> La simple séance de dédicace, c’est tellement dépassé. En 2011, c’est une exposition boîte de nuit 3D avec feux d’artifice qu’il faut proposer ! Sans aller aussi loin, organiser une petite exposition n’est pas idiot. Le plus dur est de trouver un libraire qui accepte de jouer le jeu. Sinon, quelques feuilles A3 collées sur du carton, des chevalets éparpillés dans la boutique, et voilà une exposition montée en cinq minutes. Tu y mets ce que tu veux : articles de presse / chroniques de blog qui te sont consacrés, couverture de ton livre, extraits, quatrième de couverture, biographie, etc. Les sujets ne manquent pas pour faire découvrir ton horreur littéraire !  

 

--> Raconter des anecdotes, parler fort et savoir rebondir. Ben oui, tu t’adresses à la personne devant toi et aux autres qui passent à côté. Exprime-toi distinctement et mets l’accent sur les petites tranches de vie cocasses ou croustillantes. Creuse-toi la tête, il y en a forcément. De même, n’hésite pas à poser des questions. Les gens adorent parler d’eux. 

 

Tu vas me dire que c’est bien dommage d’en arriver là pour vendre des livres. Et je te répondrai que oui, mais que la société actuelle est ainsi, et qu’elle se concentre plus sur la forme que sur le fond. Si tu veux toucher les lecteurs au fond, il faut donc y mettre les formes. Et puis, cher Mickael, cela me permet d’enchaîner habilement sur le dernier point de cette chronique qui n’a que trop duré.


 

Ne pas vouloir vendre à tout prix

 

fric.jpgOui, oui, je sais, c’est en totale contradiction avec ce que je viens de dire. Mais réfléchis bien à l’objet de ta présence. Vendre des livres ou échanger avec les lecteurs ? Refourguer du papier ou papoter ?

Si ton but est de faire du cash, tu n’as rien à faire ici. Les gens vont le sentir, tu ne parleras pas de ton œuvre avec le cœur amoureux d’un prince chevauchant son fidèle destrier, et tu vas vite t’ennuyer. Et puis franchement, si tu arrives à vendre quinze livres en quatre heures de présence, c’est un très bon score. Cela te rapportera environ 30 euros. Dans ces conditions, il vaut mieux aller bosser à l’usine.


Mets plutôt une photo de toi en string sur Internet, ou participe à une émission de téléréalité, ce sera beaucoup plus vendeur (oups, tu l’as déjà fait).

 

 

Gros bisous,

 

 

J. Heska

 

 

PS : Est-ce que tu pourrais m’en dire plus sur ta théorie qui va bouleverser le monde, parce que je souhaite écrire un bouquin un peu comme ça et je voudrais avoir ton avis ?

 

Mardi 28 juin 2011 2 28 /06 /Juin /2011 19:07
- Publié dans : Les coulisses de l'édition
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