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pommier.jpgAlric avait un petit verger.

Fierté de cet homme simple et bon, il produisait, selon les dires de la population, les meilleures pommes du Comté. Un jour, le bourgmestre lui proposa d’accroître sa récolte pour nourrir les villageois. Alric n’hésita pas un instant : quatre sous par kilo, ce n’était pas cher payé, mais quel bonheur de se rendre utile auprès de la communauté ! Le Bourgmestre lui épingla une belle médaille sur sa tunique élimée « chef du projet fruitier » lors de la cérémonie des chanterelles, et lui fit signer un parchemin dans lequel il s’engageait à livrer sa production à chaque nouvelle lune.

Malheureusement, Alric rencontrait un problème : sa terre était sèche et friable, et nécessitait de grandes quantités d’eau. Qu’à cela ne tienne, il y avait un puits de l’autre côté de la voie royale. Tous les matins, dès le lever du soleil, le brave paysan franchissait donc la mince bande de terre battue avec ses bidons sur les épaules, pour le plus grand bonheur des villageois qui se régalaient de ses fraises mûres à point et de ses pêches juteuses.

Un jour, le bourgmestre implanta un passage pédestre au centre-bourg, à environ trois kilomètres de la maison d’Alric. Selon l’ordonnance royale, chaque administré devait en faire usage afin de traverser en toute sécurité. Alric ne comprenait pas l’intérêt de cet artifice, car les carrosses roulaient plus vite sur la portion de route bien pavée où il avait été posé. Et puis, de toute manière, ses vieux os ne l’autorisaient plus à marcher aussi loin. Alors, il persévéra selon ses habitudes sans s’inquiéter outre mesure.

Jusqu’à l’accident. Un enfant se fit piétiner par le cheval du bourgmestre au milieu de la chaussée, en dehors du passage pédestre. Le Roy sévit et fit saisir la moitié des titres de propriété du bourgmestre, puis l’amputa de la moitié de sa fortune. Celui-ci, furieux, abattit le cheval fautif, fit décapiter son contremaître et rendit obligatoire l’utilisation du passage.

Las ! La populace s’entêta à traverser en hors des clous. Le bourgmestre, au comble du courroux, fit bâtir un mur en briques le long de la voie et posta des hommes en arme.

Alric dut se résigner à se rendre au bourg et à cheminer longuement pour atteindre le puits. La tâche devint trop difficile à supporter pour son arthrite et il quémanda de l’aide parmi les villageois. Ceux-ci l’éconduisent avec des sourires polis.

Un jour, une partie du mur s’effondra, l’obligeant à arpenter un bois remplis de lutins et de créatures maléfiques. Après une traversée qui faillit mal finir mur-briques-rouge.jpg(une portée de petits garous devait toujours mâchouiller sa botte) il expédia une missive au bourgmestre pour lui faire part de son désarroi. Deux semaines plus tard, la réponse lui parvint par corbeau : « Je suis désolé, cher administré, les deniers nous manquent pour assurer l’entretien du mur ».

Alric n’eut plus accès au puits. La terre s’assécha, les arbres moururent un à un. Les livraisons cessèrent. Le bourgmestre renonça à distribuer des fruits à la population, se félicita des économies réalisées sur le trésor du Comté, et conspua Alric publiquement pour son incapacité à conduire le projet. Les villageois se liguèrent contre le brave paysan. « Il est devenu fainéant », murmurait-on au coin du feu dans les chaumières.

Le vieil homme se cloîtra chez lui, anéanti par les médisances. Et n’en ressortit jamais.

 

 

La morale de cette histoire pitoyable :

Un chef de projet l’a toujours dans le cul. Car il ne pourra jamais prévoir le jour où un connard décidera d’installer un putain de passage piéton.

 

 

Bien entendu, cette histoire n'a absolument rien d'autobiographique ;-)

 

Jeudi 16 février 2012 4 16 /02 /Fév /2012 18:11
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google.jpg

 

 

Le chaton trop mignon s’installa sur les cuisses de Brad Pitt nu avec des ronronnements de satisfaction. L’acteur lui accorda quelques caresses distraites. Ses poils étaient humides, le facétieux animal s’était roulé dans la baignoire.

Enfoncé dans le fauteuil collé au mur, il leva des yeux soucieux vers Scarlett Johansson nue, prostrée sur le lit. Sa blessure au cou suintait. La fièvre la faisait délirer. Des gouttes de transpiration coulaient sur son visage et entre ses seins.

Il se passa les mains sur le visage pour se réveiller. Trois jours qu’il n’avait pas dormi. La sex-tape de Paris Hilton tournait en boucle sur la télévision, probablement abandonnée là par l’ancien occupant des lieux qui avait fui précipitamment.

Brad Pitt fit glisser la chatte toute mouillée au sol, alla éteindre l’écran, enfila un slip moulant pour homme, et leva un coin de rideau. Les rues étaient désertes. Heureusement. Quelques semaines auparavant, elles étaient submergées par les nouvelles armées nazies d’Hitler à la lutte contre les forces gouvernementales. Le nouvel hymne fasciste, qui avait été tant scandé « Barrack Obama islamiste, Nicolas Sarkozy nain, et Angela Merkel moche » faisait place à un silence inquiétant. Mais ce n’était plus tant les extrémistes qui inquiétaient Brad, car une menace beaucoup plus sournoise se tapissait dans l’ombre, à présent.

Il saisit sur la commode le fusil de chasse qu’il avait volé dans une boutique abandonnée du quartier, quelques heures plus tôt, et le déchargea.  

pitt_nu.jpg— Tu veux manger quelque-chose ?

Aucune réponse. Scarlett était encore plus maigre que si elle avait fait le régime Dunkan coach minceur. Il hésita à lui faire une bonne recette de cuisine, comme un cassoulet toulousain traditionnel, ou une ratatouille Disney pour la revigorer, mais finalement se résigna à lui réchauffer au micro-onde un morceau de fromage sur du pain de mie.

Il attaqua le fusil avec sa scie à métaux. Un canon scié pour plus de puissance de déflagration à bout portant. Il avait fait ça dans Inglorious basterds. Tandis que la lame lacérait le métal, il se rémora la façon dont le monde avait glissé dans la folie.

 

Tout avait commencé avec Les révolutions du printemps arabe, l’affaire sexuelle DSK, la crise financière et le désastre nucléaire provoqué par l’explosion du réacteur n°3 de Fukushima. Les fondations de la civilisation avaient tremblé. Et puis le fléau était apparu. Une grande épidémie de grippe A tueuse qui avait, durant l’année 2012, fini de jeter à terre les piliers fissurés d’une humanité chancelante. La moitié de la population mondiale 7 milliards avait succombé. Le reste avait sombré dans l’extrémisme. Des groupes armés sillonnaient les villes, s’opposaient aux derniers représentants de l’ordre, et commettaient des exactions aussi abominables que sodomiser un homme attaché sur un lit, torturer des animaux, voler des DVD, ou, pire encore, se mettre en grève.      

 

Alors que la situation semblait ne pouvoir s’aggraver, une nouvelle calamité s’était abattue. Les morts s’étaient relevés de leurs tombes, et s’étaient mis à dévorer les vivants. Virus incubé dans un laboratoire militaire ? Attaque extra-terrestre 2012 fin du monde ? Complot gouvernemental nouvel ordre mondial ? Ordalie jugement de Dieu ? Nul ne le savait. Mais l’effet était là.

Les zombis avaient déferlé. Menés par un Steve Job mort ressuscité (qui, entre deux machouillages de cerveaux, en avait profité pour développer de nouvelles mises à jour iPhone et des corrections de bugs sur MacBook Pro), ils avaient attaqué le Hollywood des stars américaines, se repaissant des plus grands représentants du patrimoine de l’humanité (Michael Bay transformers, Will Smith gay, Charlize Theron Dior).

 

Le canon rebondit sur la moquette. L’arme était maniable et légère. De quoi faire des ravages dans les rangs des morts-vivants, et de Justin Bieber, s’il le croisait à tout hasard.

Scarlett émit un grognement étrange. Brad se pencha sur elle. Un sentiment de culpabilité l’envahit.

 

zombieland.jpgIl avait fui lorsque sa villa avait été prise d’assaut, abandonnant une Angelina jolie nue dans la cuisine tandis que les morts-vivants cannibales la découpaient en morceaux pour en faire un pâté de sanglier maison. Il avait franchi le mur derrière sa piscine, avait atterri au milieu de la route, et failli se faire renverser par une Porsche Carrera. Celle de Lionel Messi ballon d’or 2011, avait-il pensé en premier lieu, avant de voir qu’une femme conduisait. Scarlett Johansson.

Il l’avait suppliée de l’emmener. Celle-ci avait longuement hésité (elle avait vu l’Étrange histoire de Benjamin Button), mais, finalement s’était résignée et avait déverrouillé les portières. Brad Pitt s’était précipité dans l’habitacle. Scarlett Johansson était nue. Elle lui avait expliqué qu’elle prenait sa douche au moment de l’attaque, et avait déguerpi sans s’habiller.

La voiture avait commencé à repartir, et c’est là que Brad Pitt s’était figé.

— Mon chaton d’amour ! s’était-il écrié en pointant Compote, son fidèle animal de compagnie sur le bas-côté de la route. Elle est vivante !

Sans rien demander, il était ressorti à la rescousse du félin. Un zombi avait alors profité de la confusion pour passer à l’attaque. Il avait mordu Scarlett Johansson nue à la jugulaire. À bout de souffle, elle avait réussi à s’en débarrasser en lui coupant la tête avec sa lime à ongles de secours, qu’elle emportait partout grâce à des conseils mode beauté de ses amies.

Brad Pitt avait alors pris le volant, et l’avait conduit en dehors de la ville, dans un motel sordide, où ils survivaient tant bien que mal depuis des jours, en attendant de recouvrer des forces.

 

Scarlett se mit à vomir tripes et boyaux dans les toilettes bouchées comment faire pour déboucher. Brad Pitt leva un sourcil interrogateur. Son état empirait, cela n’augurait rien de bon.

Il s’assit sur le rebord de la baignoire. Elle avait le teint pâle. La nuit tombait peu à peu et la lune grossissait dans le ciel. Il lui tendit une tranche de pain de mie.

Scarlett fut alors prise de convulsion.

— D’accord, j’ai compris que tu n’aimais pas le fromage.  

Elle vomit à nouveau. Brad Pitt dans son slip moulant se recula précipitamment. Il se passait quelque-chose d'étrange. Il assista à la transformation avec effroi. Non, elle ne devenait pas un mort-vivant nazi assoiffé de sang.

 

Scarlett Johanssonétait en train de se muer en vampire, comme dans Twilight, avec Robert Pattinson (nu)…

 

slip-robert-pattinson-copie-1.jpg

 

 

Brad Pitt nu va-t-il survivre à cette ultime épreuve ? Que va devenir le petit chaton trop LOL ? Arriverai-je à caser autant de mots-clés Google la prochaine fois ? Vous le saurez, en lisant l’épisode II de l’histoire préférée de Google (bientôt… enfin, peut-être pas finalement ;-) )

Samedi 17 décembre 2011 6 17 /12 /Déc /2011 18:59
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tout-amour.gifGenre : Eau de rose sirupeuse sur matelas de poésie

Titre : La passion consumante de l’amour 

Résumé de l’intrigue : Tatiana et Gaspard s’aiment d’une passion fondante comme le chocolat d’un brownie depuis leur plus tendre enfance. Mais la douceur de la fraise Tagada de l’amour ne saurait être appréciée sans l’amertume du citron de l’éloignement. Gaspard, après de longs questionnements, décide donc de parcourir le monde, de vivre des aventures, de répandre la félicité, tels Jean-Luc Reichmann ou Mimie Mathy aux téléspectateurs de TF1.

  

 

Aéroport de Sydney, 13h28

 

« Les passagers du vol Oceanic Airlines 815 à destination de Los Angeles doivent se rendre à l’embarquement, porte 23. »

 

Le corps de Tatiana fut immédiatement envahi par une nuée de frémissements incontrôlables. Sa peau entière s’électrisa, un picotement sillonna le creux de ses reins. La voix mécanique venait de libérer dans ses veines le poison violent de l’écœurement, celui-ci se répandait lentement au cœur de ses projets d’avenir, les paralysant jusqu’au dernier spasme d’une mort inéluctable. Elle lança un regard empreint d’espoir à Gaspard, appelant de toute son âme qu’il n’ait pas fait attention à l’annonce. Hélas, celui-ci s’était déjà retourné et avait saisi la lanière de son sac The New Man, la plaçant nonchalamment autour de son épaule.

— C’est le mien.

La lourdeur des mots résonna à ses oreilles comme un marteau piqueur sur l’asphalte figé par une nuit d’hiver. Tatiana se lova confortablement dans les bras virils de son amant. Les larmes coulaient lentement le long de ses joues, glissaient sur les boucles de ses cheveux dorés comme les blés d’été, et venaient échouer sur son chemisier Gucci, perles de tristesse à jamais égarées par la main hasardeuse du désespoir.

— Pourquoi, Gaspard ?

Il ne répondit pas immédiatement, se contentant de bétonner son silence dans les fondations de l’instant présent.

— Je suis désolé… souffla-t-il. Mais ma décision est prise. Notre amour a besoin de liberté pour exister. Je dois parcourir le monde, vivre des aventures, rencontrer de nouvelles personnes, et répandre la félicité, tels Vincent Cerutti et Corinne Touzet aux téléspectateurs de TF1.

vincent-cerutti-10374988zsncf.jpgElle resserra son étreinte. Elle pouvait sentir son cœur palpiter contre sa poitrine, elle voulait partager ses battements, apaiser son remoud dans cette douce mélopée corporelle.

— Tu comprends… poursuivit-il. J’ai besoin de m’éloigner pour renforcer notre amour.

Outrée, elle se détacha des pectoraux sculptés par des années d’exercices physiques, et fit volte-face.

— C’est cela ! cracha-t-elle, emplit de la rage amère, acide, âpre, aigre, piquante et âcre de la déception. Pars ! Et ne reviens jamais ! Je t’aime, Gaspard ! Ne le vois-donc tu pas ? Ne ressens donc tu pas cette chaleur au fond de nos âmes ?

— Je reviendrai, annonça Gaspard, sans bouger. Quand j’aurai trouvé un sens à ma vie, une fois que j’aurai sauvé quelques orphelins aveugles handicapés amnésiques des faubourgs de Bamako d’une vie de perdition et de violence.

Elle resta sans voix.

— C’est une noble tâche…

— C’est pour cela que je pars à Los Angeles.

— Bamako est à Los Angeles ?

— C’est une ville d’Afrique. Dans la proche banlieue de la Cité des Anges, selon Frédéric.

— Pourquoi me parles-tu d’une cité avec des anges ? s’emporta Tatiana. Cela signifie que tu veux mourir là-bas ? Te tuer à la tâche ? C’est cela ?

Gaspard lui posa son index sur les lèvres.

— Taisons-nous. Profitons de l’instant présent.

L’empathie de son bien-aimé lui projetait dans son esprit son propre narcissisme. Elle ne serait jamais capable de protéger de pauvres orphelins aveugles handicapés amnésiques des faubourgs de Bamako d’une vie de perdition et de violence. Elle le détestait pour cela. Et elle se détestait.

Dire que tout ceci avait commencé quand il avait sauvé ce chiot de la noyade dans le ruisseau déchaîné lors de leur jogging dominical. Il était devenu le héros de Pouilly-en-Pitivier-sur-Marne durant deux longues semaines. Cette gloire grisante qui avait accaparé son âme avec de grandes idées, « protéger le monde », « donner un sens à ma vie », « prendre en main ma destinée ». Le renforcement de cette ambition lors de l’interview de France 3 Poitou-Charentes. Et elle qui se contentait d’une vie saine et spirituelle, entre le club de fitness, les séances de shopping, et son restaurant végétarien « À l’algue joyeuse », tandis que lui trouvait un idéal dans l’accomplissement d’actes exceptionnels.

— Je dois y aller.

— Reste avec moi, je t’en prie...

Elle s’empourpra, balayée par la tornade dévastatrice de l’embarras. Comment pouvait-elle lui demander cela, alors qu’il faisait preuve d’une telle abnégation et d’un tel altruisme ? Il sourit, compatissant. Elle se mordit la lèvre inférieure.

— Je resterai toujours auprès de toi, au fond de ton cœur et de ton âme.

pomme-d-amour.jpgIl apposa sa paume contre son sein (et en profita pour la peloter en peu). Elle ressentit ce contact comme une piqûre brûlante, qui souderait le couvercle du chagrin sur le coffre de la tristesse, contenant la pomme d’amour du bonheur, elle-même porteuse du vers de terre de la discorde.   

— Au revoir.

Il recula de trois pas. Elle détourna la tête et s’enfuit, ne pouvant en supporter d’avantage. Elle courut dans l’aérogare, forcit les foulées dans le hall d’entrée, accéléra encore sur le parking. Elle ne remarqua pas qu’elle avait fait tomber son sac Prada. Ses jambes étaient douloureuses, elle aimait cela, sa peine en devenait moins douloureuse.

Ce n’est que lorsqu’elle pénétra dans l’habitacle de son cabriolet rose qu’elle s’abandonna complètement sur le volant.

Elle venait de perdre Gaspard, l’amour de sa vie. Un sang glacial coula dans ses veines. Elle claqua des dents. Elle mourrait de chaud. Pourquoi avait-il fait cela ? Elle essuya ses larmes dans sa manche de chemisier.

Elle plaça difficilement la clé dans le contact. Ses mains tremblaient. Lorsque le ronronnement du moteur emplit l’habitacle, douce litanie moqueuse de l’épreuve qu’elle endurait, un éclat jaillit dans ses yeux. Elle en était sûre à présent, Gaspard ne reviendrait jamais...

 

 

Il y a un indice caché dans le texte qui vous permettra de connaître le destin de Gaspard ;-)

Et pour information, il s’agit en fait d’une petite digression sur cet article précédent : clic.

 

Dimanche 13 novembre 2011 7 13 /11 /Nov /2011 15:49
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Un petit texte que les plus anciens lecteurs (ceux de l'autre blog qui n'existe plus ;-) ) pourront reconnaître, car je l'avais fait à l'occasion d'un concours organisé par Anna Sam, la (ex) caissière la plus connue de France.

 

**

  supermarche.jpg

 

Bienvenue dans la plus grande superéchoppe de la Terre du milieu ! Ici vous trouverez l’herbe à pipe la plus fine de la comté, les chevaux les plus robustes du Rohan, la dentelle la plus douce de Bree, les vins les plus épicés du Gondor et bien d’autres articles !

 

Je m’engouffre sous l’enluminure du portique, direction les vestiaires. Je slalome entre les paquets de foule s’attardant devant les lettres « les plus magnifiquement calligraphiées de la contrée », selon Bilbon Sacquet, le grand patron. En chemin je croise, Galagilel, une elfe de Fondcombe qui n’a jamais trouvé de travail dans le tissage de la soie, et qui a dû provisoirement prendre une place ici. Elle vient de finir son service.

— Méfie-toi, me lance-t-elle de sa voix claire. Il y a beaucoup de touristes aujourd’hui, ils sont particulièrement difficiles...

Je la remercie pour l’information. Je l’aime bien, Galagilel. Elle est belle, et aussi très intelligente, compréhensive, agréable, aimable, sportive, parfaite... Finalement, non, je ne l’aime pas.

J’insère ma fiche dans la pointeuse, et je rejoins mon casier. Je revêts la longue veste rouge où le nom du magasin brodé d’or s’affiche un peu partout « Superéchoppe Bilbon », avec le slogan « Un service, un sourire ». Je place mon chapeau sur la tête. Voilà, je suis moche. Mais je ne me plains pas, les caissières de L’Elfe Bienfait doivent porter une robe ample avec des centaines de rubans tous salis ou arrachés au bout d’une semaine.

J’espère que cette journée ne va être trop difficile...

 

hobbit10.jpgBip Bip.

J’encaisse une famille de hobbits aux visages joufflus. La moitié des articles posés sur le tapis sont des emballages vides. Ils ont déjà dévoré leurs courses. Ils me lancent des regards gênés, je réponds par de grands sourires. La gourmandise des hobbits ne cessera de m’étonner...

Soudain, sans crier gare, un nain à la barbe rousse surgit à ma caisse. Il bouscule le père, plante sa hache sur mon comptoir et m’apostrophe.

— Nous sommes infestés ! De nombreux orques ont envahi les couloirs de La Moria et nous n’arrivons pas à nous en débarrasser ! Balin, fils de Fundin, notre roi, a été attaqué !

Sans lever les yeux devant tant d’impolitesse, je rétorque d’un ton automatique.

— Le répulsif anti-orque se situe au rayon jardinage, avec tous les insecticides, juste à côté des produits d’entretien.

La silhouette trapue s’échappe et s’enfonce dans les rayons. Pas de merci, pas de au revoir. Il va aussi falloir que le menuisier remplace la protection de mon coffrage. Les nains sont exaspérants...

 

 

Quinze heures. Il y a moins de monde, les gens doivent lézarder sous le soleil estival. Je patiente tranquillement à ma caisse. J’en profite pour nettoyer le lait qu’un Touque de l’ouest de la comté a renversé.

— Vous êtes ouvertes ? me lance une grosse voix caverneuse.

Je lève les yeux vers un homme, assez âgé, vêtu de haillons grisâtres et élimés. Ses cheveux et sa barbe grise sont énormes, ils touchent presque le sol. Il porte un immense chapeau pointu, et tient un bâton noueux. Il n’aurait pas cet air si négligé, j’aurais pu croire avoir affaire à un magicien. Mais non, le mage Saroumane vient régulièrement s’approvisionner en boules de cristal, et il est autrement plus élégant. Je lui fais un grand sourire.

— Moi non, mais ma caisse oui...

Ses sourcils broussailleux se renfrognent. Il dépose ses achats sur le tapis roulant sans me répondre. Il n’a pas l’air commode. Il marmonne d’étranges paroles, dans lesquelles il cite un pont de Kazak Dum et un Balrog, qu’il aurait prétendument réussi à vaincre. Il dit qu’il est devenu plus fort, et qu’il n’est plus Gandalf le Gris, mais Gandalf le Blanc. Il ne sent pas bon.

Je scanne ses articles. Un long manteau blanc avec ceinture blanche. Un coffret de teinture pour cheveux et pour barbe avec démêlant... couleur ivoire. Et de la teinture pour cheval... blanche, encore.

Et bien, il prépare une grande transformation, celui-là. Quand il aura fini, il ressemblera peut-être à Saroumane. J’espère qu’il va en profiter pour prendre un bain...

 

 

Bip. Bip.

Dix-sept heures. Encore deux petites heures et mon service sera achevé.

Client suivant. C’est au tour d’un elfe. Il pose une dizaine de barquettes de pains rassis sur le tapis. C’est marrant, je ne connais pas ce produit.

C’est du lembas, lance-t-il en observant ma curiosité. Trois bouchées effacent la lassitude des jambes du plus fatigué des voyageurs. Une bouchée comble l’estomac le plus affamé. Une miette apporte force et vigueur pour une demi-journée. Un soupçon permet de soutenir un effort continu de plusieurs heures...

Je n’aurais jamais dû me montrer curieuse. Les elfes adoptent toujours ce lyrisme navrant des publicités ringardes.

Il perce la barquette, émiette son pain et m’en tend un bout. Le geste est gentil, mais ça n’a pas l’air très bon. En plus, je n’ai pas faim.

— Prenez, jeune cœur pur, cela vous ragaillardira l’âme.

— Merci, mais j’ai bien mangé ce midi.

— On ne ressent guère la lourdeur d’une nourriture faste quand on déguste le lambas.

Je déplie timidement le bras, je goûte du bout des lèvres. Bof...

Il a l’air satisfait, moi je ne pense pas que j’en rachèterai...

 

    

Client suivant. Je ne lève pas les yeux, je lance un bonjour machinal. Les articles passent devant ma source de magie scanneuse. 

nazgul.jpgUne épée à lame échancrée, un long poignard courbe, une côte de mailles, un arc et des flèches, une fiole de poison. Intriguée, je relève la tête. Mince, c’est un Nazgûl. Je n’avais pas fait attention. Sa haute stature me domine complètement. Sa capuche cache son visage spectral. Je ne peux m’empêcher de fixer l’anneau maléfique encerclant au doigt. Dire qu’il était jadis un grand roi, et qu’il a succombé à la magie occulte de Sauron.

Je suis désolée, mais ce genre d’articles ne peut se vendre aux forces du mal.

Je me prépare à appeler la chef de caisse, un spectre aussi puissant est capable d’engendrer un véritable scandale en moins d’une minute. Mais, étonnement, il s’affaisse.

— Pour… Pour quelle raison ?

C’est le règlement. Les disciples du mal ne peuvent effectuer d’achats à caractères meurtriers depuis qu’un de vos collègues a massacré un groupe de touristes nains dans une superéchoppe du Gondor.

— Je... Je suis navré, je l’ignorais. Je dois replacer mes articles en rayon ou...

— Ce n’est pas nécessaire, vous pouvez les laisser ici.

Il repart en flottant mollement au dessus du sol. J’ai presque de la peine pour lui.

 

C’est l’heure, je peux m’en aller ! Je demande au dernier client de dire à ceux qui le suivront que ma caisse est fermée. Il ne le fait pas et je dois informer une famille de nains de la situation. Ils ne manquent pas de souffler bruyamment en affirmant qu’ils sont là depuis quinze minutes. Mauvaise foi...

 

Je me lève de ma chaise. Soudain, je vois la sécurité partir en courant au centre du magasin. Je penche la tête, deux hobbits sont en train de se battre à côté du manège à bijoux. Enfin, un hobbit et une créature grise et visqueuse qui ressemble vaguement à un hobbit. Je ne sais pas trop ce qui se passe, visiblement ils se bagarrent à cause d’un bijou. Une bague, je crois.

La créature n’arrête pas de crier « mon précieux » « mon précieux ». La sécurité les sépare. L’autre montre sa main, et son doigt à moitié arraché. Je ne peux m’empêcher de faire une grimace. Je m’approche, je demande aux agents s’ils ont besoin d’aide, ils me répondent que la situation est sous contrôle. Un herboriste arrive déjà avec une trousse de premiers secours.

Bon, j’y vais, cette fois.

 

Je rejoins le vestiaire, j’enlève mon uniforme.

Je suis crevée. Journée habituelle, avec son lot d’émotions quotidiennes. C’est cela, de travailler pour la Superéchoppe Bilbon.  

 

Un service, un sourire.

 

Gollum-and-the-precious.jpg

Mercredi 27 juillet 2011 3 27 /07 /Juil /2011 20:06
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