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Une douleur infernale s’échappant à chaque expiration. Les muscles, les nerfs et la peau qui tiraillent. Du sang. Une croûte épaisse de poussière. Des yeux cherchant à s’ouvrir.
Un râle s’échappa de la poitrine en feu de Joanne. Elle releva précipitamment la tête et retira nerveusement la fine
couche de résidus ferreux qui recouvrait son visage. La limaille de fer lui entailla les joues et le front. Son esprit prit quelques secondes pour se reconnecter. Elle était dans la
station. Vivante. Mais il y régnait une atmosphère surréaliste. Des débris flottaient dans l’air, comme figés par le temps. Les personnes paniquées qui fuyaient ou celles qui avaient
été soufflées au sol, les traits déformés par la douleur, étaient pétrifiées dans des positions grotesques.La rame de métro reposait sur son coussinet de feu dix mètres au dessus des
rails. |
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Des bulles ardentes se dispersaient un peu partout et envahissaient le quai, mais, étrangement, n’émettaient plus aucune chaleur. Elle se redressa sur ses deux pieds, sa hanche la faisait souffrir, son poignet était tordu dans un angle effrayant et sa peau était noircie et craquelée au niveau du ventre. Faisant abstraction de la douleur, elle fit quelques pas maladroits au milieu de cette photographie figée. Son regard fut soudain attiré par une silhouette mouvante qui s’avançait droit sur elle. Le Redresseur.
— C’est fini, lança-t-il, glacial.
Les lèvres de Joanne tremblèrent. C’était la première fois qu’elle en voyait un d’aussi près. La combinaison dont il était affublé semblait constituée de milliers d’écailles liées entre elles, comme la peau d’un serpent. Il poussa un morceau de béton bourré de ferrailles en lévitation, passa au travers d’un fil de feu et se planta devant elle.
— Qu’est-ce que… Où suis-je ? demanda-t-elle en retirant des cheveux calciné de son crâne.
— Sur les lieux de ton forfait.
Elle grimaça. Du sang coulait d’une plaie sous sa poitrine.
— Je… Pourquoi avez-vous laissé faire ?
— Je t’avais dit que l’opération Guet-apen ne te mènerait à rien.
Joanne fronça les sourcils. Le super-héros retira son casque. Des jets de vapeur bleus s’échappèrent des tuyères à la base de son cou et laissèrent apparaître un visage humain, incroyablement jeune, même si ses yeux brillaient d’un éclat étrange, et que des veines colorées parcouraient ses tempes et ses joues aux angles aigües. La vue de Joanne se brouilla. Malgré cela, elle l’avait immédiatement reconnu.
— Benoît, c’est toi ?
— Oui, ma chérie.
— Mais… je t’ai… tué…
— Il faut croire que non.
Il sourit. Derrière lui, des dizaines de Redresseurs venaient d’apparaître et s’activaient un peu partout.
Deux d’entre s’arrêtèrent à côté d’eux, ils transportaient une civière
lumineuse sur laquelle reposait le corps d’un de leur semblable. Un trou béant dans sa combinaison, au niveau de la poitrine. Benoît lui retira son casque et posa la main sur son front, en se
recueillant quelques instants.
Joanne s’arrêta sur le visage de l’inconnu, grand, jeune, aux traits familiers, même si elle n’arrivait pas à mettre un nom dessus.
— Je te présente notre fils, Lucas. Victime du fusil magnétique d’Alpha 1.
Sur le moment, elle ne voulut pas y croire. Sa vue se brouilla, elle toussa, du sang coula un peu plus. Elle s’agenouilla et passa les doigts dans les cheveux de l’enfant qu’elle n’avait jamais vraiment connu.
— Ce n’est pas possible…
— Il faisait partie de la première vague. Ceux qui ont été formés au début. Ta folie l’a tué.
Elle frappa des poings la poitrine de son fils. Les deux Redresseurs s’éloignèrent en emportant la civière. Elle tendit les mains pour les rattraper, mais Benoît l’en empêcha.
— Lâche-moi, hurla-t-elle en se débattant. Tu as toujours été l’un d’entre Eux ! Tu nous as trahi, Lucas et moi ! Tu l’as vendu à ces choses !
Il sortit de sa combinaison un instrument plat qu’il apposa sur la peau de sa compagne. L’effet fut immédiat, les muscles de Joanne se détendirent et elle cessa de lutter.
— Je n’ai pas toujours été l’un d’entre Eux, reprit Benoît. Depuis que tu m’as tiré dessus, il y a plus de dix ans.
— Qu’est-ce que tu racontes ? C’était hier… Ça t’a plutôt bien réussi, tu n’as jamais eu l’air aussi jeune.
— Nous subissons quelques modifications physiologiques. La maîtrise du temps nous permet bien des choses. Dont celle de passer des années en camp de Redressement pour revenir ici et appliquer la Politique.
— Voilà pourquoi tout le monde pensait que le Redresseur était unique. Voilà pourquoi vous étiez invulnérables.
— Oui, nous avons les moyens d’assurer des réparations, ou des remplacements, comme pour Lucas, lorsqu’il a été abattu. Nous trichons.
Elle s’approcha pour le prendre dans ses bras, il recula de deux pas.
— Non.
Refroidi par ce refus, elle fronça les sourcils et trouve une énergie nouvelle, malgré un corps de plus en plus douloureux.
— Qu’est-ce que la Politique ?
— Le grand dessein qui explique le Redressement, qui n’en est que la conséquence.
— Qu’est-ce que la Politique ?
— Le temps m’est compté, je n’ai même pas le droit de te parler.
— Réponds à la question.
Il baissa les yeux.
— Vous êtes sous tutelle.
— Alors c’est donc ça ? Une invasion ?
— Un… changement. Vous avez perdu votre droit à l’autodétermination le jour où vous avez sacrifié l’être humain sur l’autel de l’économie, du pillage environnemental, du profit, et de l’égoïsme.
— De bien belles paroles pour nous dire que nous sommes sous occupation militaire, dit-elle en boitant jusqu’à un gros bloc de béton où elle s’assit en haletant. Quelle est la suite du plan ?
— Nous ne sommes que de simples instruments. Nous allons poursuivre la Politique, jusqu’à ce qu’elle atteigne son objectif. Et puis, le Redresseur disparaîtra, je suppose.
— Bien sûr… railla-t-elle. Qu’allez-vous faire de toutes ces personnes ?
— Nous avons figé le temps. Ton explosion aura bien lieu, mais nous évacuerons les êtres qui ne méritent pas de périr.
— Vous choisissez qui doit vivre ou mourir. Comme Dieu ?
Benoît se figea. Les veines de ses tempes scintillèrent un peu plus.
— Je dois y aller. Je ne m’aventurerai pas sur ce chemin avec toi. Nous avons dû redresser les deux équipes qui t’accompagnaient, et d’autres personnes qui n’auraient jamais dû l’être, par ta faute…
— Vous n’êtes pas obligés de le faire.
— Nous nous devons d’être intransigeants. Si nous pardonnons, les terriens auront une marge de manœuvre que nous ne pouvons tolérer. Vous êtes comme cela.
— Je pourrais t’en parler des heures, de la marge de manœuvre… murmura-t-elle, le regard perdu dans le vague.
Il s’avança vers elle.
— Vous êtes fous, reprit-elle. Vous avez tué, pillé, détruit ce qui faisait de nous des êtres humains. Et tous ces enfants que vous avez enlevés…
— Nous les formons, loin de votre société et de ses vices. Je n’ai plus le temps. J’ai une mission. Seconde chance n’est plus. Le Redresseur est en train d’arrêter de s’occuper de ton patron, Rob, et de dissoudre l’organisation.
Il dégaina une grosse seringue.
— L’aiguillon de la justice, lança-t-elle avec mépris. Tu parles.
— Je suis désolé.
Il l’embrassa tendrement. Puis lui enfonça la tige métallique dans la peau. Elle haleta et se colla à lui. Des stries bleutées parcourent sa peau, elle caressa la joue de son mari.
— Je t’ai toujours aimé, dit-elle avant de disparaître définitivement dans le néant.
Le silence retomba. Benoît resta une dizaine de secondes debout, le regard perdu. Il remit son casque et rejoignit les autres vers le spectacle figé qui s’offrait à lui. Les Redresseurs avaient presque fini d’évacuer les personnes qui rejoindraient leurs rangs. Il monta dans le wagon suspendu, s’approcha d’une petite fille terrorisée qui s’accrochait désespérément au sweat-shirt de son père, alors que les flammes commençaient à lécher la structure. Elle vivrait et deviendrait un Redresseur. Son père n’aurait pas cette chance.
Son regard glissa vers le lieu où Joanne avait disparu. Une larme coula le long de sa joue meurtrie.
Beaucoup trop de sacrifices pour donner une seconde chance à l’humanité…
FIN
Des échos se propageant le long du tunnel. La vibration du métal et du béton. Deux points lumineux au fond du cylindre obscur grossissant peu à peu. Un métro en approche. Une main se
crispant sur un journal, le craquement du papier gras sur les doigts.
Quatre secondes. Le Redresseur n’était pas intervenu hier, il l’avait laissée tuer Benoît… Pourquoi ?
Quatre respirations à peine perceptibles au fond du tunnel où de gros ventilateurs hurlent à plein régime. Quatre silhouettes se déployant dans la galerie de maintenance aux
relents de moisissures. Des rats pris en flagrants délits dans le faisceau des lampes torches, se figeant avant de détaler. Une main se portant à l’oreillette.
Le métro s’immobilisa complètement au dessus de la grille. La fibre optique se contorsionna et disparut comme un vers effrayé par un oiseau. Le Colonel l’enroula autour de son avant-bras et
la rangea dans son sac, puis il se hissa à l’échelle, et souleva la grille. Le ventre du train s’offrait à lui.
Une nuit agréable et fraîche. Des étoiles dévoilant leurs éclats lointains dans le ciel nocturne débarrassé des éclairages publics trop lumineux. Des rues qui respirent l’immuabilité, sans
leurs affichages publicitaires, leurs tags, avec leurs façades bien entretenues et leurs parterres de verdures. Des pensées. Un retour dans la chaleur du foyer.
Benoît renifla. Du sang coulait de ses narines douloureuses.